jeudi 14 octobre 2010

Généalogie (3) : Marianne et Simon

Passée l’allégresse de la Libération, les difficultés matérielles subsistent. Jean et Claude, âgés de 14 et 12 ans, sont partis aux Enfants de Troupe. Mais il en reste encore trois à la maison. Rosette, 13 ans, commence à aider sa mère à la couture. Michel n’a que 8 ans. A 10 ans, Marcel est constamment malade, « il lui faut une nourriture saine et variée » a dit le docteur. Alors Simon reprend le chemin du Golf. Les riches sont de retour, ce ne sont plus forcément les mêmes mais ils apprécient toujours autant son air matois et sa finesse d’esprit. Les pourboires sont généreux, insuffisants toutefois pour couvrir toutes leurs dépenses.

Un jour, l’un des clients insiste pour ramener Simon chez lui, en automobile ! Une splendide Packard Super Eight, un convertible coupé de 1938 aux chromes étincelants, tout blanc, de la carrosserie aux cuirs intérieurs, et jusqu’aux pneumatiques. Le véhicule s’enfonce à roues feutrées dans le chemin qui conduit à la maison que Marianne et Simon ont réussi à acheter juste avant la guerre. L’homme est aussi « smooth » que sa conduite. Tout de crème, beige et blanc vêtu, sauf un foulard rouge noué à la diable autour du cou. C’est un événement. Marianne et les enfants sont sortis sur le perron pour contempler l’extraordinaire. Simon s’extrait péniblement du piège de cuir. L’homme est déjà dehors, il jette rapidement un regard autour de lui, le vaste jardin broussailleux, la maison, grande mais sans charme, il trouve rapidement ce qu’il cherche, il se fige. C’est elle, Marianne, qu’il voulait voir. Il n’avait entraperçu qu’une silhouette fugitive, une fois qu’elle était venue chercher Simon au Golf. Il avait posé des questions, plus ou moins discrètement. On lui a vanté sa beauté, sa débrouillardise, son don pour la couture. Il se le rappelle fort opportunément, juste à cet instant : « Dites Simon, j’ai un costume là, qu’il faudrait reprendre. J’en ai besoin pour après-demain, un rendez-vous à Monaco. J’ai entendu dire que votre femme, Madame, vous pensez que… », dit-il en s’adressant enfin à elle avec un sourire qu’il espère à la fois engageant et innocent. Marianne ne dit rien évidemment. Simon non plus. Le silence s’installe. Les enfants n’osent pas bouger. L’homme va se rétracter, remonter vite vite dans sa voiture, s’en aller, la queue entre les jambes, le petit facteur corse aura triomphé du Parisien beigeasse et arrogant... « Bien sûr, Marianne viendra demain chez vous. ». Il a dit ça Simon, d’un ton détaché et supérieur, et l’homme n’a plus qu’à se retirer en bredouillant ses remerciements. Il a obtenu ce qu’il voulait. Il n’en conçoit aucune gloire, aucune fierté, c’est tout juste s’il pense au plaisir à venir.

Les enfants se sont égaillés sitôt l’inconnu parti. Marianne et Simon ont continué à se défier du regard pendant quelques minutes. Simon a haussé imperceptiblement les épaules. Marianne a tourné les talons, s’est enfoncée dans l’obscurité de la maison.

Il allume une pipe, s’assoit sur les marches. Ces derniers mois ont été difficiles. Le manque d’argent. La santé de Marcel. Lui-même ne s’est pas senti bien vaillant. Il a du prendre sa retraite, il ne pouvait plus assurer ses tournées. La pension est maigre, ils ont englouti toutes leurs économies dans la maison, ils n’ont plus un sou devant eux. Surtout, l’entente physique qui les a soutenus Marianne et lui pendant toutes ces années, eh bien, l’âge se fait sentir, il a près de soixante ans bon sang ! Et elle, elle veut toujours, il sent son corps tendu rôder autour de lui, il ne sait plus répondre à son désir, alors il ne fait plus que la frapper, et ils font semblant tous les deux d’y trouver leur plaisir. Il la voit se consumer, il ne veut pas qu’elle se dessèche, sa belle, sa merveilleuse Marianne, qu’il a tenue vivante, chaude et palpitante entre ses bras, elle est jeune encore, tellement plus jeune que lui ! Il la vend, c’est vrai, à ce gandin, ce fils de famille qui a eu la bonne idée de résister et pose maintenant au héros, dans sa voiture et ses costumes immaculés. Simon avait surpris son regard sur elle, au Golf. Marianne était vive et gaie ce jour là. Simon attendait la suite, il était sûr qu’elle viendrait, et sa décision était prise. Il n’a eu aucune hésitation. Le silence, c’était juste pour faire sentir à l’autre qu’il reste le maître. 

Marianne ira donc demain à la Villa, la plus belle, la plus grande du bord de mer. Elle prendra soin de ne pas se faire voir. Il faudra veiller à maintenir les apparences. Elle fera tout ce que l’autre lui dit. Deux heures, pas une minute de plus, rajustement compris. Elle prendra l’argent. Elle reviendra à la maison et poursuivra ses tâches quotidiennes. Elle devra répondre aux questions de Simon, ne rien lui cacher, surtout pas sa jouissance. Car il sait qu’elle jouira. Le fils de famille a une sacrée réputation. Pendant qu’il énonce ses ordres, la nuit dans leur chambre, Simon se met à bander très fort. Cela ne lui était pas arrivé depuis si longtemps. Il est homme, tout-puissant à nouveau. Il baise Marianne, dans les larmes, la colère et la jubilation. Il la traite de putain et la sent s’ouvrir un peu plus à chaque fois. Ce seront leurs dernières étreintes.

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