jeudi 7 octobre 2010

Généalogie (1) : Marianne et Simon


Elle a 20 ans en 1927, elle est pratiquement née avec le siècle nouveau. Elle est assez jolie, moins belle, dit-on, que sa sœur aînée, mais c’est mieux finalement, plus sûr. La sœur, la fantasque, l’éclatante, la merveilleuse, est partie avec un pêcheur que nul ne connaissait, et personne n’en a plus jamais entendu parler.

Elle, Marianne, attend sagement. Elle aide au ménage, à la cuisine, au bar de ses parents, à Bastia. Elle sait qu’elle ne doit pas espérer grand-chose : peu d’argent dans cette famille, la dot ne sera pas fameuse, et elle ne possède pas ces attraits qui sont pour un homme comme autant de promesses irrésistibles.

Alors quand son père accorde sa main à cet homme, elle n’a pas d’autre choix que d’accepter. Il a 18 ans de plus qu’elle, il vient d’Ajaccio, ils n’usent pas du même langage, le français leur sert à se comprendre, mais de toute façon ils ne se parlent pas. Il s’appelle Simon, elle aime ce prénom, c’est plutôt bon signe. Elle se le répète plusieurs fois par jour dans sa tête, dans la courte période qui sépare la demande du mariage : « Simon et Marianne », « Marianne et Simon ». Ca sonne bien.

Le mariage est réussi, gai. Oh bien sûr, son mari ne l’a pas fait danser, mais il avait fière allure, avec son costume militaire et ses décorations. C’est qu’il s’est battu lors de la Grande Guerre, il a fait Verdun. Il a été gazé d’ailleurs, mais il n’en parle jamais. Beaucoup de jeunes sont morts alors bien sûr, la différence d’âge entre elle et lui, c’est assez inévitable, il en est ainsi de beaucoup de couples à cette époque. Une aubaine pour ceux qui s’en sont sortis ? A voir. Lui s’inquiète de la sensualité de sa femme, qu’il est seul à avoir décelée. Il a souri aux grivoiseries qui les ont accompagnés jusqu’à la chambre de leur nuit de noces. En réalité, il redoute le moment de se retrouver seul avec elle.

Ça ne se passe pas bien. Il est brutal, maladroit. « La petite » (c’est comme ça qu’il la nomme en son for intérieur, avec cette tendresse qu’il ne lui témoigne jamais) a eu mal, elle pleure, elle ne comprend pas. On ne lui a pas dit, on ne lui a pas expliqué, on ne l’a pas prévenue. Et lui ne sait pas faire autrement. Il n’a jamais su. Il n’a eu que des filles de bordel prises rapidement, les femmes lui font peur, il n’aime pas se sentir aspiré par elles, par leur désir, il pense que c’est ainsi qu’elles pompent l’énergie vitale des mâles, alors il décharge vite et violemment, et se détourne aussitôt.

Elle a quelque chose pourtant Marianne. Une façon de se donner dans la douleur qui l’intrigue et le touche. Mais Simon ne cède pas.

Un premier enfant vient au monde un an après le mariage. La joie de Marianne est immense. Elle reporte sur son fils tout son amour blessé, sa tendresse inassouvie. Simon a raison : elle est sensuelle. Elle ne cesse de flairer, humer, toucher, palper ce petit bout d’homme qui est ce bout d’elle. Elle donne le sein avec facilité et ravissement. Rien n’est plus beau, plus troublant que le spectacle du désir repu du bébé et de la mère après la tétée.

Quand un matin Marianne découvre l’enfant sans vie, elle devient folle. Elle le berce sans fin en chantonnant dans toutes les pièces de la maison. Simon est désemparé devant cette détresse qui le dépasse, qui dépasse en intensité toutes les détresses qu’il a pu rencontrer au cours de la guerre. Après l’enterrement, Marianne cesse de pleurer. Elle se comporte normalement, vaque à ses occupations quotidiennes. Mais elle parle le moins possible, et ne sourit plus jamais. C’est un fantôme, un épouvantail froid et raide.

Simon décide alors de quitter Ajaccio et d’aller s’établir sur le Continent, dans le Sud toujours, au bord de cette Méditerranée qu’il aime tant. Il se dit que le changement leur fera du bien, et puis on les regarde de travers ici. La douleur persistante de Marianne ne suscite plus la compassion mais l’incompréhension : il n’est pas rare après tout de perdre un enfant, encore moins un nourrisson ; et puis elle en aura d’autres, c’est allé vite après le mariage, et elle est jeune. La fixité de son regard, son visage fermé, son mutisme font peur : Marianne a-t-elle vraiment retrouvé toute sa raison ?

Sur le Continent, chez les Français, tout est beaucoup plus compliqué. Mais Simon a eu raison. Marianne se sent mieux. Dans cet environnement hostile qu’elle ne maîtrise pas, elle est obligée de réagir.

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