lundi 11 octobre 2010

Généalogie (2) : Marianne et Simon


Après la guerre, Simon a repris son métier initial de facteur. Cela aussi permet l’intégration rapide du couple dans la petite commune varoise. Sombre et taciturne dans le privé, Simon se fait dans l’exercice de sa profession, sociable, souriant, presque charmeur. Marianne quant à elle s’est découvert un talent : la couture. On lui confie robes et costumes à reprendre, à tailler, bientôt à inventer, pour des occasions spéciales, mariages, baptêmes, premières communions… Elle ne prend pas cher, et elle fait des miracles avec rien.

L’un dans l’autre, Marianne et Simon s’en sortent. Ils gagnent peu, mais dépensent encore moins, et économisent sou à sou de quoi acheter un logement. Ils sont connus, appréciés et respectés. Ils forment une équipe aux ambitions modestes, mais réalistes. Et dans cette solidarité née du malheur, ils ont appris à s’aimer. Longtemps après la mort de l’enfant, Simon n’a pas osé toucher Marianne. Il n’est pas pour autant retourné voir les filles. Il s’est débrouillé comme il pouvait. C’est Marianne un soir qui l’a attiré à elle. Leurs étreintes ont pris une autre tournure. La brutalité de Simon s’est nuancée de tendresse, elle est désormais plus érotique que maladroite. Marianne peut s’abandonner enfin, laisser libre cours à cette sensualité que Simon avait devinée brûlante. Faire l’amour est leur seule distraction, mais ils s’y adonnent avec passion. En-dehors du lit, ils se parlent toujours aussi peu, si ce n’est pour discuter des affaires courantes. Mais ils s’effleurent constamment, échangent des sourires et des regards, et ne se lassent pas de ce jeu secret de séduction.

Le résultat ne se fait pas attendre : entre 1930 et 1937 naissent cinq enfants, quatre garçons et une fille. Marianne adore être enceinte, et elle l’est presque tout le temps pendant cette période. C’est sa revanche sur la mort de son tout-petit. Enceinte, elle devient vraiment belle. Son désir de Simon est plus animal aussi, mais lui n’en a plus peur. Il goûte désormais l’exceptionnelle qualité de leur relation. Les grossesses à répétition puis la présence bruyante des enfants et le souci de pourvoir à leurs besoins n’altèrent pas les ardeurs du couple. Marianne se montre plus astucieuse encore dans la gestion du quotidien. Et pour arrondir les fins de mois, Simon fait parfois le caddie au Golf de Saint-Raphaël. Serviable sans être obséquieux, discret ou disert selon le besoin, il est souvent sollicité par les clients. Les hommes politiques, écrivains et artistes sont nombreux dans cette décennie à choisir la petite station balnéaire comme lieu de villégiature. Certains d’entre eux, adeptes du golf, réclament « leur » caddie à chaque séjour.

Dès que nés, les enfants grandissent presque par inadvertance. Le père est bourru, absent, les gamins le craignent même s’il élève rarement la voix. La mère est efficace et pragmatique. On dirait qu’elle a épuisé toute sa tendresse maternelle dans les pleurs de la mort de son premier-né. Marianne et Simon sont centrés sur eux-mêmes, sur leur couple. Les garçons, Jean, Claude, et Michel le dernier, né en 1937, sont envoyés aux Enfants de troupe dès l’âge de 12 ans. Ils devront, en échange de la gratuité de leur formation, donner à l’issue de celle-ci au moins cinq ans à l’armée française. La fille, Rose (que l’on appelle Rosette), sera couturière comme sa mère. Marcel, le quatrième de la fratrie, est le seul garçon gardé à la maison en raison de sa santé fragile. Passionné de littérature, il entrera à l’Ecole Normale et deviendra professeur de français.

La guerre à nouveau. A 50 ans et père de cinq enfants, Simon n’est pas mobilisé. Il hésite entre le soulagement et un sentiment tenace d’inutilité. La débâcle de 40 le renforce dans sa conviction de l’absurdité du fait militaire. Il n’aime pas Pétain, qu’il classe parmi les matamores qui les ont envoyés, ses camarades et lui, se faire massacrer pour leur propre gloire. Il n’aime pas davantage ce de Gaulle sorti de nulle part qui prétend poursuivre la lutte. Mais il aime encore moins les Allemands, et Hitler en particulier, auquel il voue une haine féroce depuis qu’il a eu connaissance des autodafés organisés par les nazis. Bien que Simon ne lise quasiment pas, sinon le journal de temps en temps, il a un respect immodéré pour la chose écrite. Les nazis deviennent ses ennemis personnels. Il résiste donc, dès 1940, avec prudence toutefois et dans la mesure de ses moyens : il transmet des informations et des documents, parfois des armes. Mais il a été très clair : pas question de prendre davantage de risques, en particulier si cela doit impliquer Marianne et les enfants. Ils ne cacheront personne chez eux, et lui n’interviendra pas plus directement sur le terrain. Cette activité modeste de résistance vaudra cependant à Simon d’être placé tout en haut de la liste noire nazie pour la commune de Saint-Raphaël, moins d’une semaine avant le débarquement de Provence le 15 août 1944.

Est-ce à cause de la guerre, des cauchemars qu’elle réveille chez lui ? Marianne ne tombera plus enceinte, malgré la constance maintenue de leurs rapports. Cela les sauve, certainement. Même si Saint-Raphaël n’a pas été touché dans les premières années de guerre, la période est difficile sur le plan matériel. En dépit de toute son ingéniosité, Marianne peine parfois à rassembler de quoi nourrir toute la famille. Elle se prive au profit des siens, et perd les kilos accumulés au cours de ses nombreuses grossesses. A l’issue de la guerre, elle est une femme de trente-sept ans à la silhouette et aux traits aiguisés, usée, comme patinée par la souffrance, le labeur et l’inquiétude. Mais soutenue par la flamme érotique qui l’anime toujours à l’égard de son mari, elle est plus séduisante que jamais.

2 commentaires: