Il y a un peu plus d'une semaine, DramaKing et moi évoquions nos premiers "souvenirs historiques". Comme pour la majorité des gens de notre génération, c'est ce que je pense en tout cas, le sentiment de voir l'Histoire en train de se faire commence pour nous avec la chute du Mur de Berlin. Nous en sommes ainsi venus à parler de la matière histoire, et de la façon dont elle nous avait été enseignée à l'école.Pour ma part, j'ai été marquée par tout ce qui a trait à la Seconde Guerre Mondiale, notamment la Shoah. Cette période ne me paraissait pas si loin lorsque j'avais 13/14 ans, et elle était très présente dans les programmes scolaires à partir de la 3e.
Comme me l'a expliqué DramaKing, l'enseignement de l'histoire en Tunisie se concentre surtout sur les 200 ans qui ont précédé l'instauration du protectorat français fin XIXe ; si l'indépendance est bien sûr abordée, on passe toutefois rapidement sur Bourguiba pour arriver au fait majeur (et unique) de l'histoire contemporaine, "le Grand Changement", qui marque la prise de pouvoir de Ben Ali en 1987. La formulation est très intéressante, à la fois grandiloquente et évasive.
Extrait du site Tunisie.com : "Le 7 novembre 1987 : le Premier Ministre Zine El Abidine Ben Ali, accède conformément à la Constitution à la magistrature suprême et devient Président de la République Tunisienne.
La succession au pouvoir s'est opérée dans le cadre de la légalité constitutionnelle et de façon pacifique.Le nouveau régime s'est employé depuis 1987 à consolider le processus démocratique et à réaliser, par une action multidimensionnelle et concertée, le développement et la dynamisation de la vie économique, sociale et culturelle. Ses réussites dans les divers domaines ont été saluées par les plus hautes instances internationales."
Et c'est tout ce que l'on trouve sous le chapitre "Histoire contemporaine".
Cette conversation m'a rappelé que l'histoire en tant que domaine d'étude et d'enseignement est un enjeu éminemment politique.
Mais j'ai aussi réalisé à quel point je m'étais forgée une image fausse et aseptisée de la Tunisie. Parce que ce pays apparaît comme le "bon élève" du Maghreb et du monde arabe : laïcité, place des femmes, lutte contre l'extrémisme musulman, jeu des institutions internationales et du système capitaliste. Et parce que la Tunisie est aujourd'hui cette destination exotique et ensoleillée à bas prix, la destination facile par excellence, d'un pays dont on ignore la culture, l'histoire et la réalité avec un mépris vaguement post-colonialiste.
DramaKing et ses amis se vivent pratiquement comme des réfugiés politiques. Il m'a dit un jour que la plupart d'entre eux auraient fini en prison s'ils n'étaient pas partis. Je n'avais pas compris alors, je ne le pouvais pas.
Dimanche dernier, nous sommes allés voir "Les chats persans" de Bahman Ghobadi. J'en suis ressortie en larmes. C'est un film magnifique : d'une générosité incroyable, moderne, vivant, passionnant, bouleversant. Un hommage vibrant à la musique, au cinéma, à la jeunesse, à la révolte, à la liberté. Qui montre l'Iran sous un visage totalement méconnu jusque là. Mais qui finit mal, très mal. Pas seulement le film : après avoir tourné en une quinzaine de jours, Bahman Ghobadi et ses acteurs ont été obligés de s'exiler ; et la répression actuelle tourne au bain de sang.
DramaKing et moi avons tous deux pensé à la Tunisie. La situation y est certes moins dramatique qu'en Iran. Mais c'est le même phénomène d'étouffement de toute expression libre, qu'elle soit politique ou artistique.
Je me demande où est l'espoir quand il n' y a pas d'autre alternative que la résignation, la mort ou la fuite. Mais moi je ne suis que spectatrice de l'Histoire en train de se faire. Je n'ai même pas toujours le courage de vraiment la regarder. Et pour être tout à fait honnête, j'espère ne jamais être confrontée à ce type de choix.


