jeudi 10 février 2011

Une armée de filles aimantes et de putes intellectuelles


Il y a des livres fous, qui vous emportent très loin et tout près de vous. Des livres dont la langue est si belle, qu'elle s'enroule autour de votre corps et de vos nerfs, vous caresse et vous étreint, jusqu'à ne ne plus vous lâcher. Il y a des livres qui sont en eux-mêmes la nourriture et l'eau, le vin et la musique, la cigarette, la drogue et le sexe, la peinture, la sculpture et la photographie, le repos et l'agitation, la danse effrénée et la contemplation, la vie et la mort. Ces livres sont le bien et le mal, ils vous offrent ce qui est bon et mauvais pour vous, ils sont votre amant le plus généreux, ils vous révèlent et vous bouleversent et vous tiennent par la main.

Quand je découvre l'un de ces livres, je peux me remettre à croire que l'incommunicabilité humaine n'est pas une fatalité, parce que c'est à moi autant qu'à tous que ce livre est adressé. Il me parle à moi comme à nous, me parle de moi comme de nous, et je me sens partie de ce "nous". Ce livre me rend à la communauté des hommes, il ouvre mon cœur, mon esprit et mon horizon, m'emplit de tendresse et de combativité.

Ce livre, ce soir, c'est "La faculté des rêves" de Sara Stridsberg.
Où l'on assiste à la rencontre passionnée entre un auteur et son personnage, fantasmé à partir de quelqu'un qui a réellement existé : Valerie Jean Solanas. Cette femme est réellement né en 1936 en Géorgie, et morte en 1988 à San Francisco, dans un hôtel miteux / mouroir pour marginaux et malades du SIDA. Elle a réellement tenté d'assassiner Andy Warhol en 1968. Elle a réellement écrit un brûlot féministe, le SCUM Manifesto. Elle a réellement été une enfant violée par son père, fugueuse à 15 ans, étudiante brillante, pute, clocharde, écrivain et future Présidente de l'Amérique.
"La faculté des rêves", c'est donc l'histoire de Valerie racontée comme un échange avec Sara : monologue de Sara s'adressant à Valerie, dialogue entre Sara et Valerie, et moi qui participe, qui donne vie par ma lecture, à la fois à l'auteur et à son personnage. Magique intimité du triangle auteur-personnage-lecteur.

Sara Stridsberg écrit dans la postface à l'édition française : "Je me suis mise à rêver d'une fille fictive dont les contours ressemblaient de moins en moins à la Valerie Solanas historique. Je voulais la garder vivante pendant un moment et je voulais lui donner tout ce dont elle rêvait. Une fille et une mère, une infirmière et un projet d'avenir fantastique. Je lui souhaitais d'avoir une foule de gouverneuses de l'Univers toutes vêtues de gabardines en lamé argenté et de hautes bottes blanches, une armée de filles aimantes et de putes intellectuelles." La Valerie romanesque est sans doute plus vraie que la Valerie réelle.

C'est un cadeau magnifique, pour elle qui n'existe plus, et pour moi qui me réjouis d'exister et de pouvoir lire de tels ouvrages. Je suis définitivement enrôlée dans l'armée de Sara Stridsberg.

1 commentaire:

  1. Ce n'est pas la première fois que vous me donnez envie de lire un livre!...
    Une fois encore j'irai bien à la librairie du coin!

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